Graham McInnes, A Short History of Canadian Art, 1939, page 54
Dorothy Farr, J.W. Beatty 1869 – 1941, Agnes Etherington Art Centre, 1981, page 24
La représentation de Canoe Lake par John Beatty est un chef-d’œuvre empreint de sérénité. La chaleur de la palette, la lumière douce et l’effet de miroitement du vent sur l’eau au premier plan révèlent Beatty au sommet de son art. Élu membre de la Royal Canadian Academy of Arts (RCA) en 1903, Beatty n’a jamais renié sa formation académique. La parfaite structuration de sa toile, le traitement classique de la rive lointaine et la touche subtile du petit canot rouge glissant sans effort sur les eaux calmes du lac composent une scène empreinte d’harmonie et de paix. Il s’agit là de techniques que le Groupe des Sept allait maîtriser et exploiter pleinement ; des techniques que Beatty a employées avec une perfection absolue pour dépeindre la nature sauvage canadienne.
Les annales de l’histoire de l’art canadien rendent rarement justice aux peintres qui ont contribué à créer les conditions ayant permis la formation du Groupe des Sept. Beatty — peintre remarquable de la nature sauvage, pédagogue doué et élève brillant — a joué un rôle d’une importance capitale dans cette histoire. Né à Toronto en 1869, Beatty est un enfant de la jeune Confédération canadienne. Durant sa jeunesse, il a été témoin d’événements marquants de l’histoire du Canada, tels que la rébellion de Riel et l’achèvement du chemin de fer du Canadien Pacifique. Artiste de guerre canadien durant la Première Guerre mondiale, il a étudié auprès de certains des peintres les plus éminents du Canada : d’abord avec F. M. Bell-Smith à la Galbraith’s Academy, puis sous la tutelle de George A. Reid et de William Cruickshank à la Central Ontario School of Art and Design. Très rapidement, il s’est mis à peindre des paysages canadiens, s’attirant ainsi les éloges de la critique. Il a suivi des cours à la prestigieuse Académie Julian, à Paris, et a par la suite voyagé en Angleterre, en Italie et en Espagne. Bien que ces voyages et les paysages européens qu’il a découverts aient influencé son travail — certains apparaissant même dans ses œuvres —, Beatty, à son retour au Canada en 1908, a pleinement épousé la fierté nationale qui commençait à creuser un fossé entre les peintres privilégiant les thèmes et paysages européens et ceux qui se consacraient aux paysages et aux thèmes canadiens. Lorsque la Galerie nationale du Canada a fait l’acquisition de son tableau *A Dutch Peasant* (Un paysan hollandais) en 1909, Beatty a écrit à l’institution : « […] je suis Canadien et je préférerais de loin être représenté par une œuvre canadienne. » Un échange fut organisé pour la magnifique toile de Beatty, *The Evening Cloud of the Northland*, peinte en 1910.
Le succès vint rapidement à Beatty ; il fut l’un des membres fondateurs de l’Arts and Letters Club qui, dès sa création en 1909, se fit le fervent défenseur d’une « canadianisation » des beaux-arts. C’est au sein de ce club, bien avant la formation du Groupe des Sept, que les germes d’un nationalisme artistique canadien commencèrent à s’enraciner solidement et à se développer. Au sein de ce groupe, la voix de Beatty se distinguait par sa clarté. Il consacra son pinceau aux Laurentides, réalisa des esquisses à Haliburton et au lac Memphrémagog en compagnie de Lawren Harris en 1909, puis à Conestoga avec Fred Challener. Il effectua également des esquisses dans le nord de l’Ontario et dans les Rocheuses avec T. W. MacLean, et, en 1914, de nouveau dans les Rocheuses septentrionales avec A. Y. Jackson. Cette même année, il dessina dans le parc Algonquin — peut-être au lac Canoe — en compagnie de Jackson et de J. E. H. MacDonald. Ses œuvres, largement exposées, contribuèrent à attirer vers la nature sauvage canadienne ceux qui allaient devenir les membres du Groupe des Sept. C’est d’ailleurs sur la suggestion de Beatty que MacDonald, qu’il connaissait depuis 1901, se rendit pour la première fois à la rivière Magnetawan afin d’y réaliser des esquisses.
L’influence de Beatty est manifeste durant la période de formation du Groupe. En 1910, Jackson exprimait déjà son admiration pour lui ; plus tard, Jackson et MacDonald travaillèrent aux côtés de Beatty dans le parc Algonquin. Il est fort probable que Beatty ait exercé une influence sur Tom Thomson, qu’il rencontra vers 1913 ; de nombreux auteurs ont d’ailleurs suggéré qu’il aurait pu constituer, pour Thomson, un premier modèle stylistique. Les similitudes entre les premières œuvres de Thomson et certains éléments caractéristiques de l’atmosphère et de la composition propres à Beatty sont indéniables. Profondément affecté par la disparition de Thomson, Beatty érigea, en 1917, un cairn commémoratif en son honneur au lac Canoe. Cette réalisation remarquable, située au lac Canoe — lieu même où Thomson s’est noyé —, constitue un hommage touchant, bien que peut-être involontaire.