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La mémoire de l'art visuel au Québec

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Paysana, septembre 1942

Les Céramistes paysans de la Beauce

Les céramistes-paysans de la Beauce, tel est le nom que l'on a donné à un groupe de 15 jeunes Beaucerons qui s'adonnent à la petite culture et à la céramique.

La céramique est l'art de travailler l'argile — la glaise — pour en faire des pots, des vases, de la vaisselle, des pots sanitaires, etc., toute une gamme de produits, tant décoratifs qu'utilitaires, dont la demande est assurée et le marché permanent.

Le lecteur se demandera tout de suite : "Pourquoi l'argile de la Beauce se prête-t-elle particulièrement aux travaux de la céramique ?"

C'est qu'elle est sensiblement plus plastique, et qu'elle est moins riche en silice — en sable — que celle des autres parties de la province.

Cette initiative artisanale des céramistes beaucerons est l'œuvre d'un haut fonctionnaire provincial, M. O.-A. Bériau, directeur de l'École des Arts domestiques, à Québec.

En 1934, M. Bériau a demandé aux agronomes de lui faire tenir des échantillons de glaise pour déterminer quelle région de la province se prêterait le mieux au développement d'une petite industrie fort intéressante, car jusqu'ici nous nous sommes approvisionnés à l'étranger en fait de poterie pour une somme qui atteint presque un demi-million de dollars. Une vingtaine répondirent, et il se trouva que l'argile d'une certaine butte, nommée la butte Calway, entre St-Joseph de Beauce et Beauceville, fut reconnue supérieure à toutes et même idéale. Le banc d'où on l'extrait en contient pour d'ici cent ans. Cette argile indigène est très malléable et se prête admirablement au tournage, moulage, coulage et séchage des pièces variées, telles que vaisselle rustique et ornementale, vases à fleurs, pots à tabac, pots à lait, cruchons, jarres, jardinières, statuettes de fantaisie ou à sujets religieux.

Votre serviteur a eu le plaisir de visiter dernièrement l'atelier des jeunes céramistes de Beauceville. Il y a été reçu par un artiste, M. W. Chochard, à qui sont confiés l'enseignement et la direction technique de l'entreprise. M. Chochard est d'origine suisse. On est épaté de voir avec quelle maîtrise, en l'espace de quelques minutes, M. Chochard d'un bloc informe de glaise tourne, en se jouant, un vase aux lignes harmonieuses.

Voici, recueillis de sa bouche, de rapides détails sur les différentes opérations qui constituent le travail du potier.

Extraite de la mine, l'argile est rendue propre à la fabrication par le lavage, le façonnage, la décoration et la cuisson. Par étapes, la matière brute passe du lavage au tournage, du séchage à la décoration. Cuite au four, elle en sort sous les différentes formes auxquelles on l'a destinée. Suivent quelques mots sur ces différentes opérations :

1.- LE LAVAGE de l'argile se fait dans une cuve circulaire au centre de laquelle est disposé un arbre vertical muni de herses de bois ou de fer. Le délayage terminé, la bonde pratiquée au bas de la cuve est ouverte et donne passage à un liquide vaseux. Celui-ci se précipite dans une fosse en traversant un tamis. L'argile raffermie est retirée de la fosse et mise en tas dans une cuve où elle devient assez homogène pour être façonnée à la main;

2.- LE TOURNAGE consiste à recourir à un tour simple formé d'un axe vertical reposant sur un pied fixé au plancher. Le tout est actionné par le pied. Après s'être mouillé les doigts, le potier presse la pâte. L'argile suit doucement le mouvement qu'on lui imprime et prend la forme de l'objet que l'on veut fabriquer;

3.- LE MOULAGE sert dans le cas des statuettes, animaux, anses, becs de théières et pots. Le potier étale la pâte sur un plateau de bois, prélève la portion de la croûte nécessaire et l'applique à l'éponge dans un moule de plâtre, de telle sorte qu'elle en épouse le creux;

4.- LE COULAGE est le moyen propre à la fabrication d'objets en série. Il repose sur le pouvoir d'absorption de l'eau par le plâtre;

5.- LE SÉCHAGE consiste dans l'évaporation de l'eau par l'air et occasionne un retrait dans la poterie;

6.- LA DÉCORATION ouvre un vaste horizon à l'artisan. Le dessin se fait avec l'ébauchoir.

7.- LA CUISSON demande une attention minutieuse. La forme du four, ses dimensions et le combustible utilisé dépendent de la quantité des travaux. La cuisson terminée, l'artisan, avant de défourner, attendra le complet refroidissement des objets. C'est avec une fierté légitime qu'il exhibera alors les articles variés attestant une parfaite besogne.

Nous avons cru que ces explications quelque peu arides et forcément très incomplètes étaient tout de même essentielles à la compréhension de l'œuvre du potier. Nous exposerons maintenant le plan ingénieux à l'aide duquel une quinzaine de jeunes gens peuvent se livrer à la petite culture et à la céramique.

Quand on songe qu'en temps de paix nous importons annuellement pour près d'un demi-million de dollars en poterie de toute nature, on comprend l'ingéniosité et l'opportunité du plan d'artisanat mis en œuvre à Beauceville.

Le ministère provincial de l'Agriculture a mis sur pied un atelier de céramique unique dans notre province. Unique parce qu'il se greffe sur un plan d'agriculture familiale qui permet aux jeunes céramistes de mener deux choses de front : la poterie rustique et la petite culture. Ainsi pourra se réaliser ce rêve caressé par maints économistes : le travail industriel à domicile mené de pair avec assez de culture agricole pour être autonome.

C'est ce qui se fait dans l'Oberland bernois, pays d'origine de M. W. Chochard. Le paysan suisse est extrêmement ingénieux : il mène de front une petite industrie et la culture d'un petit domaine. De cette façon il n'y a pas de relâche et l'artisan-agriculteur est son maître.

Tel est le plan essayé à Beauceville. Une quinzaine de jeunes font un stage de trois fois six mois à l'École de Céramique : leurs parents s'engagent par contrat à leur céder six acres de terre. L'agronome de l'endroit, M. J.-W. Marceau, sincère ami des jeunes, a charge de la partie agricole. Six acres cultivées à fond donnent autant que vingt-cinq acres exploitées à la grosse. Une vache, des poules, un potager, un petit verger suffisent à pourvoir l'artisan pour peu qu'il recoure à de saines méthodes d'exploitation. Le travail du potier n'a rien de saisonnier et il peut être poursuivi douze mois l'an. Il ne requiert qu'un tout petit capital de départ. Groupés dans une même localité, les céramistes pourront toujours recourir à un atelier central où ils régleront le problème plus complexe du coloriage des objets fabriqués. Comme en Suisse, chaque ferme peut être munie d'un petit four.

Bref, il y a là un essai extrêmement intelligent appelé à résoudre en particulier l'inquiétant problème de l'emploi après la guerre.

La Beauce, on le sait, est pittoresque à souhait, et le Beauceron est un homme qui a donné peut-être plus qu'un autre des preuves de vaillance. Mais on sait aussi que la nature n'a pas doué de façon particulière le sol de cette petite Suisse. Ce dernier est ingrat en plus d'un endroit. On y a fait des déboisements inconsidérés. Et tous les printemps, ce petit Nil qu'est la Chaudière menace des ressources déjà précaires. Il faut donc suppléer à la parcimonie de la terre arable. C'est là que peut intervenir la petite industrie, et le ministère de l'Agriculture se reconnaît de faire des tentatives qui ont déjà donné mieux que des promesses.

En effet, la poterie fabriquée à Beauceville est remarquable. On l'a bien vu aux expositions organisées au Parlement, à Québec. Solidité et beauté s'y trouvent réunies. Les dessins sont, au surplus, nouveaux et nous dirons même qu'il y a des couleurs chantantes, si l'on veut nous permettre cet adjectif. Qu'on ne se méprenne pas sur le mot rustique appliqué à la poterie beauceronne. Il ne s'agit pas de quelque chose de fruste ou d'ébauche, mais bien d'un produit fini capable dans bien des cas de rivaliser avec ceux de la grande industrie. Ces jeunes de Beauceville ne sont pas des amateurs. Il nous fait plaisir de signaler ici les noms de quelques céramistes qui se font remarquer dans le groupe : MM. Philippe Lambert, Jean-Marie Labbé, François Grenier, Damien Doyon, Antoine Jacques.

Terminons ces notes rudimentaires en citant ce qu'écrivait dernièrement M. Chochard : "Employer les argiles indigènes, c'est-à-dire les matériaux du pays, c'est donc tenter de garder notre argent chez nous. De plus, l'utilisation de la poterie rustique ou décorée peut voisiner agréablement les bois sculptés des Bourgault, des Leclerc, des Smet et autres. Ces articles seront appréciés des touristes nombreux en Québec, car ils attestent notre personnalité paysanne. La vente stimulera le travail des nôtres, orientera le goût et l'attachement de notre population pour tout ce qui touche la vie rurale et peut-être encouragera à revenir à la terre ceux qui, trop nombreux, l'ont délaissée pour végéter dans nos villes."

 Armand Letourneau