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Le Soleil, 13 avril 1940
par Lorenzo Paré
Visite au "paradis artificiel' ou Jean Soucy offre les joies de la bohème aux amateurs d'art. — Le réalisme des portraits de Soucy subit la transcendance du spirituel.
Les salons de peinture sont des événements courus et aimables. Si l'humble badaud de la beauté s'y risque, il a l'impression d'avoir été admis dans l'antichambre de ces régions supérieures qui sont la chasse gardée des beaux esprits et son cœur en est gonflé. A l'entour, au contraire, les initiés se meuvent dans leur élément et gâtent la moitié de leur plaisir en pratiquant sur lui une anatomie savante. Ils analysent, scrutent; reculent d'un pas, de deux pas, puis s'avancent à petits coups. Ils varient les surprises de l'éclairage, entrecroisent les perspectives; ils décomposent les couleurs, isolent les lignes, compulsent les formes… Et ils rompent cette sorte de joie laborieuse qu'on appelle la volupté d'esthète pour prononcer un jugement sur l'artiste et trouver dans son œuvre le reflet de sentiments ou la présence d'intentions auxquels, le pauvre, il n'a peut-être jamais songé. Ce n'était pas la première fois, hier, en furetant dans l'atelier de Jean Soucy, que nous étions saisis par l'impression qu'il est nécessaire pour connaître un artiste de le rencontrer dans l'intimité où il se meut; de le confronter, non seulement avec les œuvres dont il proclame la paternité dans les Salons, mais avec l'accumulation d'ébauches, de fantaisies, de croûtes dont l'œuvre exposée est elle-même la somme. Si le jugement porté alors demeure contestable et subjectif, la curiosité a eu au moins l'occasion de l'éclairer.
Au fond d'un inextricable enchevêtrement de maisons où l'on accède en passant par un porche que l'on confondrait avec un tunnel; au faîte d'un escalier casse-cou enroulé autour d'un monte-charge moyenâgeux (sans anachronisme !) on parvient au paradis artificiel de Jean Soucy et de ses frères en arts. Après l'obscurité poussiéreuse du chemin que l'on vient de parcourir, les yeux clignotent dans la gaîté qui coule d'un immense puits-de-lumière. L'atelier est très grand. Il y règne un désordre folâtre qui, Boileau en conviendrait, est un bel effet de l'art. Des panneaux décoratifs jaunissent sur les murs, à côté de peintures fraîches. La tête de plâtre de je ne sais plus quel Romain porte le feutre de la saison. Des sabots bretons baillent sur le plancher. Une jeune femme — épouse d'un journaliste! — manipule du plâtre d'où naîtra, à coup sûr, quelque chef-d'œuvre. Dans un coin, le modèle-vivant de la maisonnée est enfermé dans une cage et attend piteusement la prochaine séance de pose! Mais le modèle est revêtu de toutes ses plumes et n'attire guère l'attention: c'est un pigeon. Plusieurs toiles inachevées s'étalent sur leurs chevalets… Foyer de jeunesse, de joyeuses réunions d'enthousiasmes ardents et aussi, de travail… Tout un monde d'artistes, d'amateurs ou de soupirants de l'Art y fréquentent, sous la cordiale hospitalité de Soucy et de son confrère Plamondon. Chacun sait trouver un intervalle confortable dans ses occupations quotidiennes pour aller y vivre, presque sans recours à l'imagination, la bohème traditionnelle et se livrer aux espoirs qu'encourage le milieu.
Jean Soucy a plusieurs bonnes raisons pour se permettre ces espoirs. Son "coin" dans l'atelier nous l'indique. Il est assez fourni, son "coin". Soucy n'est pourtant sorti des Beaux-Arts qu'il y a deux ans et ses cours de dessin à l'école Normale dévorent une bonne partie de son temps. Ses toiles — pas assez nombreuses — ses ébauches sur de vieux cartons ou ses exotismes étalés sur fonds or à 10 carats; tels portraits où le réalisme des traits, des attitudes et des chairs subit comme un éclairage indirect la transcendance du spirituel; tels fignolages voisins qui sentent à plein nez la capiteuse bohème; des divertissements d'artistes où éclate la joie de vivre, un moment, en ne sachant que faire de ses dix doigts; le meilleur et le puéril suivent une politique gaillarde de bon voisinage. C'est pourtant cet ensemble désordonné et charmant qui confesse la (Suite à la page 22 4e col.)
Dans les ateliers des artistes québecois (Suite de la page 13)
jeunesse de l'artiste, la santé paysanne de ses dons en friche, ses ardeurs fétichistes pour des maîtres trop personnels pourtant pour être imités, son réel talent avec ses intermittences, en un mot, ce chaos révèle une personnalité qui joue encore à cache-cache avec elle-même en plein travail de formation.
Le jeune artiste est né à l'Ile-Verte. Ce village dont le nom seul a déjà une saveur mouillée et évocatrice de pittoresque nous dicte notre première question. "Ne faites-vous pas de paysages?
— "Non, je m'en tiens au portrait." Soucy n'a pas tort: c'est là qu'il excelle. Il suffit pour s'en convaincre de voir le "Portrait de Mme Christin", dont nous donnons une reproduction. Cette toile a d'ailleurs remporté le premier prix à l'exposition provinciale. Dans la même veine, on admire plusieurs autres toiles portant sensiblement le même sceau que la première, avec moins de perfection peut-être dans l'expression.
Nous avons remarqué, dans plusieurs autres portraits de l'artiste l'air de famille des sujets: l'étrangeté des yeux en amande intrigue et décidément, leur rencontre trop répétée va presque jusqu'à déplaire. Soucy nous avoue qu'il sacrifie à l'influence byzantine où des modernes voudraient plonger leur art comme dans une Jouvence. Gauguin enchante également l'artiste et l'esquisse d'une scène biblique à laquelle il travaille avoue cette préférence. Une reproduction que nous en donnons montre cette toile que Soucy qualifie, non sans raison, de "divertissement".
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Soucy nous parle avec chaleur des maîtres qu'il préfère et dont la plupart de ses études sont inspirées. Il cède alors à un engouement littéraire bien plus, semble-t-il, qu'à la recherche inspirée d'un moyen d'expression rajeuni et sincère ou à un parti-pris technique. Il en résulte un choc de couleurs et de lignes. Chaos luxuriant, si l'on veut, mais qui n'en laisse pas moins l'impression de l'artificiel et de l'inachevé.
Ses portraits les mieux réussis conservent la trace de ces influences auxquelles il se livre avec une conscience appliquée. Mais elles y sont plus assimilées, moins directes et la personnalité du jeune peintre a vraiment ses coudées franches.
Évidemment, seules ces toiles affronteraient le public des Salons. Aussi, n'avions-nous pas raison de dire que nous connaissons mieux un artiste dans l'intimité de son atelier qu'à ces événements courus et charmants où les toiles sont alignées comme des pioupious bien astiqués à la parade ? Souhaitons que l'artiste n'y trouve point d'inconvénient.