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Réflexions sur l’art
Conférence donné le 11 décembre 1939 par M. Ozias Leduc, artiste peintre et membre fondateur de la Société d’Histoire régionale de Saint-Hyacinthe en 1917.
Le texte de la conférence fut édité dans son intégralité en 5 étapes dans Le Courrier de Saint-Hyacinthe, du 12 novembre au 10 décembre 1980.
Dans l'édition du 12 novembre 1980 Claire Lachance nous présente les raisons de la reproduction du texte
- Quelques mots sur l'Art
À la suite de l’intéressante étude sur Ozias Leduc, faite par M. Jean-Noël Dion, de Saint-Simon, et présentée durant les semaines dernières, il nous est venu à l’idée de reproduire le texte d’un exposé, fait il y a quarante ans par ce grand peintre, et conservé dans nos archives.
M. Leduc qui était un des membres-fondateurs de la Société d’Histoire régionale de Saint-Hyacinthe en 1917, avait fait l’année suivante une recherche sur l’Art héraldique, en vue de réaliser l’emblème qui conviendrait aux membres de la Société.
En décembre 1939, il fut invité à donner, devant les membres de la Société et des élèves de philosophie du Séminaire, une causerie dans laquelle il exposait sa conception de l’Art, de l’Artiste, de la Beauté et du Symbolisme dans l’Art religieux.
Il y apporte aussi ses commentaires sur la composition des peintures religieuses, présentes à ce moment-là dans plusieurs églises de la région.
Ses commentaires, parfois assez difficiles à saisir pour le profane, se veulent d’après M. Leduc, une invitation à une “ Contemplation esthétique”.
Claire Lachance
"On me concédera qu’un chacun est assujetti à un démon aventureux qui le pousse souvent en d’inextricables labyrinthes. Rendu perplexe par cette possibilité, un chacun veut expliquer sa détermination d’aller dans un sens plutôt que dans un autre et assurer son vis-à-vis, qu’il détient une clarté à laquelle aucune ombre ne résiste; enfin qu’il a raison d ’aller là où son démon familier le conduit tout en prétendant agir en toute liberté.
Dans le deuxième article de ses constitutions, il est dit que les activités de la Société d’Histoire Régionale de Saint-Hyacinthe, peuvent déborder le domaine proprement historique et se dépenser à la réalisation d’oeuvres scientifiques, littéraires ou sociales. Cela, sans doute, peut légitimer assez mon penchant à vous dire quelques mots sur l’Art, en vous demandant de ne voir en tout ceci, qu’une invitation à une contemplation esthétique.
Je vous entretiendrai surtout de l’art religieux, en touchant un peu. au Symbolisme qui fut autrefois dominant; mais maintenant tenu en disgrâce ou presque et, dont le langage est devenu, pour un grand nombre de personnes, un mystère. Cependant, le symbolisme est surabondamment l’esprit, la moelle de toutes les manifestations de cet art, elles en sont toutes tributaires et ne peuvent s’en passer.
D'aujourd’hui, aux figures rupestres de l’âge des cavernes, ses traces peuvent être suivies. Le Moyen-âge vit sa plus grande gloire, et seule, la connaissance du mystère, en le rendant inutile, en limitera la durée quasi parallèle à la durée de l’être humain qui, lui, l’inventa, en tâtonnant, signe par signe. L’intelligence de l’homme ne pouvant saisir directement la substance de l’idée de spiritualité, il lui faut pour pénétrer en ce royaume, le guide nécessaire du symbole; une image prise dans la nature, à sa portée, qui lui traduira par analogie, au moins d ’une manière conventionnelle, ce qui lui échappe par son abstraction, dans les choses purement de l’esprit.
Aux temps légendaires, quand notre terre était toute plate et de peu de surface, que le ciel n’était qu’un vélum d’azur, mystérieusement suspendu, les hommes, au milieu de ces merveilles hantées de leur rêve, vivaient inquiets. Connaître, comme maintenant, était la grande préoccupation et pour suppléer à une science trop courte, l’imagination édifia tout un échafaudage hypothétique, où la matière était régie par des lois erronées, sous l’empire d ’êtres eux-mêmes illogiques, le tout, un chaos d ’argile et de folie, ou toutefois, déjà, transparaissaient des germes qui, plus tard, s’épanouiraient en de consolantes vérités. Et, ce fut ainsi longtemps, l’Univers.
Mais peu à peu la raison domina la matière, et, dans la persévérance des hommes, un premier contemplateur surgit, abîmé, devant l’oeuvre divine des sept jours qui, en symbolique, est le résumé de l’ordre créé, suprême chef-d’oeuvre de la cause des causes, source et modèle de l’Art créateur le plus désintéressé.
Ainsi de merveilles en merveilles dévoilées, à mesure que grandissait le génie de l’homme, son empire sur la matière créée, eut plus d’ampleur, et il parvint à la façonner à son image, à la rendre expressive de ses sentiments, comme auparavant il l’avait maîtrisée et pliée à ses besoins matériels. L’Art était donc né, de fait, l’art est né avec l’homme, il fut son auxiliaire de toujours, il est le développement progressif des puissances actives de l’homme, et c’est en passant par l’utilité précise que l’on est arrivé à la Beauté. Mais comme il a fallu des siècles d ’efforts collectifs pour le perfectionnement de la moindre idée, on peut présumer que les origines de la beauté sont toujours très laides. Néanmoins, que cet avancé un peu risqué, ne nous décourage pas, ni ne nous scandalise. L’Art. sans doute, ne tire pas son univers du néant, il lui faut une substance donnée, préexistante, dont la passivité unie spirituellement à l’activité de l’artiste donnera une créature nouvelle, un être original ayant le don d ’émouvoir une âme humaine. La créature de l’Art n ’est pas la copie de celle de Dieu, elle en est dans son identité, un signe purement de l’homme, car l’Art humain ne produit pas d’oeuvres qui se meuvent d’elles-mêmes à l’action. Dieu seul en fait de cette sorte
L’Art est donc créateur et l’oeuvre de l’artiste, une création seconde, dont les éléments sont contenus dans l’univers total; mais choisis par lui et réarrangés pour son enchantement et le nôtre. Lorsque nous jetons, en tant qu’êtres pensants, un regard sur l’univers sensible, nous restons éblouis, confondus par l’évidence de l’infinie multiplicité des mouvements de la matière qui le constitue. Partout des transformations, partout une course vers un plus parfait. Les éléments de l’univers, toujours en perpétuels devenirs, n’ont pas de repos, rien n’est fixé. Sans doute, tout se conditionne sous l’empire de lois, de règles certaines; mais nous n’arrivons pas à les bien saisir, ces lois, ces règles; ce qui ajoute à la confusion de notre intelligence dont l’unique fin est de connaître. Cependant le savoir aussi est en marche, il avance et se transforme en obéissance à la règle générale. Son progrès, rythmé, connexe de celui de la matière, ouvre de vastes champs à l’activité de notre intelligence, soit dans l’ordre spéculatif, soit dans l’ordre pratique, ordre où s ’exerce son action, selon qu’elle connaît pour connaître, ou selon qu’elle connaît pour agir. L’Art étant une vertu intellectuelle, son action consiste à imprimer une idée dans une matière. Ici l’intelligence connaît pour agir en oeuvrant. La vertu d’art est donc du domaine pratique: c ’est l’action productrice. L’homme a duré par l’art et on peut dire que l’art est “Dieu avec nous”.
Les définitions de l’Art sont multiples, il serait fastidieux d’en dresser une liste. Retenons qu’il est qualifié un producteur de beauté, prérogative qu’il exerce également dans le domaine de l’agréable et dans celui de l’utile. Ici, art très humble et là, art dominant, toujours montrant l’effort que fait l’homme pour préserver son organisme en butte aux mille contingences de la matière. Pour assurer la continuité d’une vie précaire; tout ce que l’homme a inventé pour son perfectionnement comme espèce, pour arriver à la hauteur des concepts de son intellect d’être perfectible, pour s’y maintenir, et pour les dépasser à mesure que son savoir se développe et augmente. À cause de nos infinis besoins, toujours renouvelées, à cause de l’instabilité de nos désirs, nous courons d’un idéal à l’autre, nulle part arrêtés, allant d’un moindre bien à un plus grand, aspirant à l’ultime perfection, celle inhérente à l’ordonnance de l’univers, celle réalisée par l’Être suprême, dans son acte créateur. Perfection d’art total, où tout, par son Verbe, est ordonné au nombre universel, où tout est mesure, où tout est resplendissement, en un mot, où tout est Beauté.
On le comprend. Si en soi, l’Art entièrement libre n’a pas d’autre fin que lui-même, il est cependant impossible de l’isoler dans l’ensemble de l’effort humain; il est solidaire du mouvement social, il participe de sa vie et comme lui tend au progrès comme but. Ses lois intimes s ’assimilent à celles de l’intelligence et par l’amour qu’il porte en soi, il pousse l’âme à son ascension vers l’unité éternelle. Vivant d’un perpétuel espoir, il ne peut que correspondre aux tâtonnements de la Société en mal de perfectionnement, s ’élevant vers une vérité encore inédite, dont la conséquence exigera une expression nouvelle du Beau. L’Art est perfectible comme est perfectible l’être humain lui-même.
L’artiste individuellement est sous l’emprise du milieu où son oeuvre se développe, quoique souvent il semble y apporter un élément de variété. Tout ce qui constitue l’atmosphère sociale le colore au reflet du développement général. Le Beau est absolu en soi, mais ses par Osias Leduc, 1939 aspects sont multiples et en cette variété où il évolue, l’art allant à sa perfection, se hausse et se grandit. D’un idéal, l’artiste chemine vers un autre; un type plus parfait de la Beauté, dont le cycle est inépuisable. Le progrès règle sa marche ascendante. Le progrès de l’art et le progrès de l’âme donnent la mesure du progrès de l’idéal.
Messieurs les évocateurs de la petite histoire, vos travaux et vos recherches peuvent contribuer à ce progrès désirable de l’idéal et faire naître pour une génération nouvelle, que vos études multiples faites avec le plus pur amour de la vérité, auront préparé un élan vers les choses ordonnées, rapprochées de l’art où rayonnera triomphante la formule d’une joie aujourd ’hui inaccessible. Pour vivre avec plénitude l’ânie cherche incessamment à s ’idéaliser, à diriger son progrès vers un idéal nouveau, vers une beauté encore inexprimée. Les aspirations de l’art ne peuvent être trop vastes, et l’idéal qu’il se propose, type irréprochable, mais conforme à la nature, dont il ne se sépare, tout en y faisant un triage. L’Art est le plus véridique témoin du monde. C’est par lui que l’être humain s ’affirme, et que sa trace dans le passé est le plus sûrement définie.
L’Art est un inventeur d’ordres raisonnés, il peut aussi, suggérer des sentiments et des pensées. Mais son but essentiel est de créer un resplendissement.
L’Art fleurit l’arbre symbolique dont le fruit est promis au monde. L’Art et la science ont ainsi les mêmes racines. On peut voir dans l’ordonnance mathématique des u 11imes éléments des molécules de la Matière, la source, la raison unique et primordiale de l’atavique instinct vers la beauté, qui s ’émeut en chacun de nous, jusqu’à, pour des intelligences d’élite, devenir un tyrannique besoin d’idéal, voulant son expression par le maniement sincère des matériaux augustes de la forme, de la ligne, de la couleur et du son. L’Art sera donc l’énonciation d’une parcelle de vérité que la science arriverait à démontrer. Mais, comme il reste un peu d’art, c’est-à-dire d’hypothèse dans la science la plus exacte, l’artiste se superpose au savant. Au catalogue précis, où celui-ci enregistre des faits, celui-là relate le rapport des choses entre elles. Après avoir observé, il faut coordonner, il faut penser, il faut aimer. J’oserai dire que l’âme harmonieuse de l’univers nous sera révélée plus profondément, si l’admiration et l’amour sont nos guides dans le dédale des efforts que nos lointains ancêtres firent pour s ’exprimer et se survivre. C’est la compréhension du coeur qui nous fera découvrir dans les ruines de leur idéal qui demeurent, que nous nous retrouvons vraiment leurs frères, capables de revivre leur vie. Leur âme devinée et comprise nous sera familière, comme est, pour nous, celle de nos contemporains. L’Art, où rayonne l’amour, conduit à cette certitude. La puissance attribuée à la vertu d’art fait qu’en l’artiste se développe le sentiment de sa dignité particulière. 11 a la liberté d’un créateur et collabore avec le Père des lumières de qui, il tient son don. L’artiste voit et entend, son regard passe par son*coeur et sa conscience est ouverte. Il entend et voit ce que la nature a de plus scellé, ou du moins, s ’il s’illusionne en représentant le monde tel qu’il l’imagine, il formule ses propres rêves et ainsi célèbre son âme. Ainsi, il propose à ses contemporains une vue sur le Royaume de la multiple Beauté qui confine à celui du Bien. Royaumes que l’on peut penser infiniment unis, comme tout, dans l’univers, se tient et se pénètre. L’artiste prédestiné libre, l’Art, le sert, le guide, le domine.
L’Art dont le champ est si vaste est encore autre chose, il est un jeu, un jeu désintéressé tout à l’avantage d’autrui dont il veut la délectation et aussi le bien.Ce jeu permet l’empreinte de l’homme sur l’homme comme effet moral. Par essence il est une empreinte de l’homme sur la matière, ce qui est l’art lui-même, dont l’empreinte avec celle de la morale sur l’homme réalise la civilisation. Le jeu de l’artiste est libre comme sont libres l’espace et le temps, mais humainement soumis aux fatalités de l’existence, fatalités voulues par l’enchaînement cosmique de l’univers. Il accepte le destin des saisons, des climats, du soleil, des nuits, et devient ainsi un aspect de la nature, illusion sans doute du joueur sympatisant, mais illusion qui le conduit à faire de l’objet de sa contemplation, un symbole: miroir de ses sentiments esthétiques où le non-moi et le moi se rejoignent en prenant le chemin du coeur. Le jeu de l’artiste, le jeu du peintre, si vous voulez, en cette sympathie symbolique prête une vie à tout. Les matériaux colorés dont il se sert, denses et opaques, sont saturés de cette vie miraculeuse. Leur couleur, illusion invincible que nous attribuons à tous les corps, n’est aussi qu’un jeu de vibrations réglées, perçues par notre rétine. Cette couleur n’est pas la lumière; mais elle ondule avec elle.
Le peintre le sait, et fait, que par son jeu, elle, l’impondérable, l’habite. Pour lui, dans elle, elle éclate, elle étincelle, légère ou plus sombre, elle règle son opacité et leur fait dire le jour éblouissant, les crépuscules éteints, la nuit montant. Pour lui, le jour est couleur, de même les saisons et les climats. Couleurs sont les êtres et les choses, l’eau, le nuage, la montagne qui s ’y perd, l’éclair au ciel comme l’obscure tempête, le soleil comme l’arc-en-ciel. Tout est couleur.
Le jeu du peintre qui métamorphose le monde, métamorphose aussi la couleur en lumière qui symboliquement, elle, est fille de la nuit qui l’enfanta triomphante, mais en laquelle depuis, elle s’anéantit.
Le Monde de la Lumière et celui de la Nuit sans limite, le peintre en son jeu les étreint, nous les fait sentir, nous les rend pour ainsi dire, palpables. Ils s ’ajoutent aux choses, et lui donnent ainsi l’apparence de son rêve. En jonglant avec le beau il reste dans son rôle d’artiste, et l’artiste n’est vraiment homme, qu’en jouant qu’avec lui.
On comprend que le jeu de l’artiste est entièrement gratuit, et, que dans la contemplation esthétique, rien de la perception utilitaire qui nous avons habituellement du monde extérieur et de notre personne ne subsiste car en toute vérité, au fond de l’effort créateur, ne domine que le désir de formuler à côté du monde réel, un monde idéal, un monde d’images et de sentiments.
Ces derniers mots expriment le monde de l’artiste, un monde intérieur, représentation de la réalité, contemplé avec désintéressement et influencé par les tendances plus ou moins conscientes du contemplateur. Cependant, sans cesser de tendre à un resplendissement du beau, ou d’être un spectacle pour les yeux, l’art se fait porteur d’idées. On le voit s ’attacher à l’idée de religion. Il est le témoin reconnu des premières civilisations, il en a exprimé les embryonnaires activités culturelles, et par cela il fut, consciemment ou non, entraîné vers le symbolisme, qui, à tous les âges du monde fut son langage élu.
L’atmosphère mystique des catacombes qui lui était favorable, vit éclore, marquées à son chiffre, d’innombrables images portant le voile du paganisme doublé de celui des plus pures et plus simples idées chrétiennes. Le constant besoin de croire, d admirer et de penser, a sans cesse ressuscité l’art. On le voit dominer à l’époque des grandes cathédrales, déployant un symbolisme hardi et savant qu’il incruste à la pierre de ces temples, pierre chargée d’un message recelant tout le savoir et le rêve humain de cet âge. Mais le sens de ce message, en venant vers nous, cheminant par les sursauts du goût, agonisant à certaines périodes et aussi, freiné par une inappétence des esprits à l’apprécier, s’est fortement altéré. Son langage, qui autrefois était compris de tous, devint obscur, et même indéchiffrable, est tombé, je le répète, dans un quasi oubli.
L’histoire de l’art religieux, on l’entrevoit est longue et obscure, souvent voilée, comme est voilée la Symbolique, sa création hésitante, par laquelle il tente une démonstration du miracle du monde.
Le symbole est comme l’ombre d’une flamme, qu’éclairerait une éblouissante lumière et c’est dans la transparence de cette ombre que l’on entrevoit un peu du mystère divin. Ici. l’Art si puissant, dans l’expression de l’universelle tendance de l’âme vers le troublant inconnu, voit ses bornes, et dans l’angoisse qui monte en nous, l’on comprend son aspect sérieux et dramatique qui s’avère ici, plus qu’un jeu. Ayant des rapports étroits avec la morale, sans se confondre avec elle cependant, et par des moyens qui lui sont propres, il s’emploiera, soumis, à l’enseignement de l’idée de religion, et particulièrement à la diffusion de la doctrine chrétienne, dont les racines plongent profondément dans le divin.
Nous avons vu au début de cette causerie, de ces dires, les moyens, la technique, les outils, oserai-je dire, du symbolisme, fils adoptif de l’art, qui lui prête son appui, en transcrivant, en beauté, pour la joie de l’oeil, son graphisme, dans l’explication qu’il tente du monde spirituel.
Le ciel théologique, symboliquement reconstruit par l’art et rendu sensible par lui, est nécessairement matériel, il l’est de fait, dans l’idée de Dieu, étant prédestiné à devenir, au dernier temps, le séjour des bienheureux, corps et âme, intégralement réunis, en la gloire d’une résurrection de la chair.
On l’imagine un autre monde fait d’une matière analogue à celle du nôtre, mais purifiée et comme sanctifiée. Par cela, il serait l’antithèse de celui que nous habitons. Ces deux mondes inter-dépendants voisinent, orientés et contenus, dans la Nuit Spatiale, imaginés bornant l’univers.
Dans ce monde céleste résident les personnes divines entourées de la hiérarchie des anges, en neuf choeurs disposés, que l’art revêt d’une symphonie de couleurs. A chacun de ces choeurs, une fonction particulière et un rang, que marque un symbole, sont assignés. Les saints élus, selon l’éclat de leur couronne, habiteraient les sept sphères du ciel, les sept degrés symboliques de la gloire du Dieu.
Les personnes divines elles-mêmes se présentent sous la forme humaine dignifiée. Le Père, un vénérable vieillard, et le Fils, dans la force de l’âge, occupant un même trône élevé, avec au dessus d’eux, le Saint-Esprit sous la forme d’une colombe.
On les voit ainsi dans un cercle d’anges au haut d’un tableau symbolique où Saint-Hilaire, père de l’église et patron de ma petite patrie, rédige, inspiré par la Religion personnifiée, son traité sur la Sainte-Triniré.
Cette représentation type, des personnes divines, a été modifiée de mille manières par l’ingéniosité des artistes et aussi, selon les suggestions de ceux qui avaient recours à leur métier. Je vous en citerai un autre exemple, supérieur selon moi, et pour plusieurs raisons, au précédent. C’est un décor des deux lunettes des extrémités de la “Sargent-Hall” à la Bibliothèque publique de Boston, qui a pour motif le “Triomphe de l’idée de religion” où. dans la représentation du mystère de la Rédemption, les trois Personnes divines sont montrées également semblables de visage, trois exemplaires, légèrement en relief, tirés d’un même moule. Elles sont auréolées et portent une couronne symbolique spéciale à chacune. Elles sont assises, revêtues d’un même et unique manteau. Dieu le Père au centre, tenant le Globe du Monde. Toutes les trois font le même geste de la bénédiction. Dans la cathédrale de Saint-Hyacinthe, au centre de la voûte du choeur, un Père Eternel, les bras largement ouvert, couvre de son ombre, une croix, symbole rachat attribuée au Fils. Une colombe, le Saint-Esprit, dont les ailes déployées, orne cette croix stylisés fait partie de la bordure de la peinture. S y m b o 1 i q u e ment, c’est la Sainte-Trinité dans son oeuvre rédemptrice. D’autres exemples pourraient être cités; mais continuons de noter ce que l’on peut voir au ciel de l’Art.
Toute la beauté, tout ce qui est riche et éblouissant: les matières précieuses, les étoffes chatoyantes, les plantes et les fleurs rares, toutes les choses auxquelles une valeur est attachée, ont servi à l’édification de ce ciel symbolique; quelques fois un palais immense et superbe, ou bien un splendide jardin, paradis céleste, s ’opposant au paradis terrestre, demeure de nos premiers parents, avant le grand dérangement de la faute. Les arbres de nos forêts, les plantes de nos jardins, les fruits de nos vergers figurent pour un nombre considérable parmi les attributs donnés aux saints du Ciel, glorifiés par l’Église et représentés par l’art. On y remarque la Rose, le Lis, le Tournesol, le Pommier et son fruit, le Chêne, le Lierre, le Chardon, les Buissons épineux, ardents ou fleuris, l’Olivier, le Palmier, l’Orme, le Blé, Ja Vigne et sa grappe juteuse, on y voit encore la Narcisse, l’Asperge, le Trèfle et la Courge. Alix attributs tirés du règne végétal s ’ajoute ceux fournis par la faune; mais entre-mêlés d’êtres imaginaires. Il y a des Lions héraldiques et naturels, des Dragons, des Serpents et?, des Scorpions, des Corbeaux, des Aigles et la Colombe. On y voit l’Âne, le Chien et le Boeuf, le Chat est là; mais il porte des ailes. Il y a encore des Poissons, des Insectes, des Oiseaux réels et ceux de la légende, le Phénix, le Pélican et d’autres aussi avec ceux-là; comme eux venus de l’imagination et du rêve. On peut noter la présence de l’Hydre, de la Harpie, du Griffon, de la Licorne, de Pégase, accompagnant quelque saint Poète. Du Basilic, de l’Aspic, et, avec Sainte-Marthe, la Tarasque. Figurent encore dans ce ciel de l’art, la multitude des instruments de tortures, épreuves des Saints-Martyrs, et quantité d’objets dont se sert ordinairement l’homme. J’en ai prosaïquement compté cent vingt et un. Et c’est ainsi le Ciel, matérialisé pour notre entendement trop court. A part l’arbre symbolique de la Croix Rédemptrice, il y a au moins un plante qui a mérité la récompense du Ciel où elle y figure, avec toute la révérence que peut avoir une plante prédestinée. Cette plante, un Palmier, est là, parce que charitable et soumise.
Lors de la fuite en Egypte, au troisième jour de marche, fatiguée, la Vierge s ’assit sous un palmier et désira l’un de ces fruits, mais l’arbre était trop haut. Alors Jésus commande: “Arbre incline tes rameaux et nourris ma mère de tes fruits”. Aussitôt le palmier s’abaissa vers Marie et tous purent cueillir des dattes. Le lendemain Jésus dit à l’arbre de se redresser, et donna l’ordre à un ange d’en emporter une branche au ciel et de l’y planter, comme palme de la victoire, pour ceux qui auraient combattu le Bon Combat. (Ev. de l’Enfance chap. XX et XXI). Depuis, cet arbre n’a pas cessé de croître au Ciel.
Un jour, dit la Légende Dorée, que la Vierge pleurait très abondamment du désir de revoir son Fils, un ange entouré de lumière lui apparut, et lui dit: “Je vous salue Marie” et vous apporte un branche cueillie au paradis. “Dans trois jours, vous la ferez porter devant votre cercueil, car votre fils vous attend près de Lui”. Et quand Marie eut demandé la grâce d’avoir les apôtres autour de son lit de mort, l’ange la quitta; mais la palme brillait d’une clarté extrême, c’était un rameau vert avec des feuilles lumineuses comme l’étoile du matin”.(Légende Dorée, fête de l’Assomption 15 août).
Cette seconde et suprême Salutation Angélique éclose, telle un fleur, à la fin du Xlle siècle a inspiré jadis l’artiste qui vous parle. On la voit interprétée dans la nouvelle église de St-Michel de Rougemont, accompagnée de d’autres scènes, également tirées de l’Histoire et de la légende, représentant quelques-uns des actes attribués à St-Michel.
Le Ciel de l’art comme l’Arche accueille toutes les créatures, car en symbolique, le monde, l’univers, est un pensée de Dieu, il la portait en lui au commencement. Sa révélation fut l’oeuvre des sept jours couronnée par l’apparition de l’homme sur la terre, un Paradis formé à son intention. L’homme créé libre comme les purs esprits du ciel, pas plus que nombre d’entre eux, ne sût se plier à un commandement. Tout se tient et se rejoint, du trouble du Ciel vint celui de l’homme désobéissant.
Dans le ciel, l’arbre symbolique de la croix, signe de la rédemption, provoqua la révolte d’un grand nombre d’anges. Ils refusaient de reconnaître le Verbe de Dieu fait homme. Dans le paradis terrestre, un arbre également se dressait; l’Arbre du Savoir. Défense d’en manger sous peine de mort. L’ange révolté, enchaîné dans le mal, mais libre d’agir, pour notre épreuve, réussit, en exaltant la gloire de la science, qui rendait semblable à Dieu, à tromper le premier homme et la première femme et à les entraîner au péché. Ainsi par Lucifer et son péché, par le péché d ’Adam et d’Eve vint la mort dans notre monde et toutes les misères vinrent aussi.
La succession de ces faits historiques qui régit le ciel et l’art, règle également le symbolisme du décor de nos cathédrales et de nos temples, où sont matérialisés pour notre entendement, les attributs de la Divinité et ceux des saints, et ces faits eux-mêmes. Le Ciel de l’Art, illustré de toutes les images qui constituent l’iconographie de nos églises, par là, leur est semblable, donc en s ’y agenouillant l’on apprendra le ciel; mais encore faut-il que rien dans l’aspect de ces églises au moment de joindre les mains, ne trouble nos regards. Toute matière ici, doit être elle-même, et disposée dans l’ordre le plus parfait; un but est visé, tout doit y concourir. On nous doit la vérité par le vrai et par le beau, non pas une vulgaire apparence. Nos églises de la province de Québec, je parle des plus anciennes, furent l’oeuvre d’une tradition. Leurs auteurs avaient conservé fidèlement un souvenir des églises fréquentées par eux dans la Mère-Patrie, puis en avaient ici, presqu’entièrement de mémoire, réglé la disposition. La décoration intérieure de ces églises généralement sculptée dans le bois est purement ornementale. Elle paraît inspirée, ou plutôt, copiée sur des albums d’art décoratif des styles Louis XIV et Louis XV, apportés par quelques-uns d’entre eux. Albums utilisés dans la succession des ateliers du pays, car partout, on constate les mêmes formules.
Nos églises régionales dont la plus ancienne, St-Mathias je crois, sont plus ou moins dans cette tradition. Partout se constate le travail soigné d’habiles artisans. Au point de vue symbolique, aucuns décors conçus et générés en fonction de l’évidence d’un dogme, d’une vérité. Le déploiement d’un ensemble d’histoire sacrée est rarement utilisé. Dans le voisinage, je ne connais que la voûte de l’église de St-Jean-Baptiste-de-Rouville qui déroule, en une suite de grisailles, des incidents de la vie du saint Précurseur, patron de la paroisse. Dans Saint-Hilaire, les sept sacrements sont figurés par des scènes prises dans l’Évangile. Après la représentation du patron ou de la patronne de l’église qui est presque de règle, c ’est la suite des seuls copies d’images de piété, et la multitude des statues moulées en série. Nulle part l’expression individuelle et raisonnée.
Je me rappelle la réaction de Mgr Bernard, qui cependant, m’honorait de sa confiance, lorsqu il fallut décider de ce que serait la décoration de la cathédrale1 de son diocèse, confiée à votre serviteur. Aux suggestions faites de l’emploi d'un symbolisme discret autant que chargé d’idées, qui utilisait, en un point culminant de l'ensemble, des cerfs s’abreuvant à des sources jaillissant de la Croix, il opposa un opiniâtreté timide, et, s’en tint au décor ornemental additionné d'une image de Dieu le Père, que nous y voyons. La cause de sa réaction était, que la représentation d’animaux, même stylisés, ne devait convenir à la maison de Dieu.
Cependant contradictoirement à cet avancé, il en accepta une interprétation dans les vitraux de l’abside de la cathédrale, vitraux où sont vus les quatre évangélistes avec leurs attributs; les quatre animaux que vous connaissez, et personne ne fut scandalisé. Quelqu’un a pu l’être toutefois, par l’étrange symbolisme d’un Chemin de la Croix, qui va à reculons, à sa fin; le Calvaire, terme d’un sacrifice rédempteur réalisé avec amour et miséricorde. Ce Chemin de la Croix magnifiquement encadré, mais non dans le style de l’église, pas plus d’ailleurs, que sont dans ce style, le maître-autel et son orgueilleux baldaquin, sont aux murs de la cathédrale.
Mgr Bernard qui a vu tous les clous qui ont été plantés lors de la restauration de son église, ne s’est pas rendu compte de cette fallacieuse disposition. Une autre cathédrale de la province de Québec a partagé, jadis, avec celle de Saint-Hyacinthe, cette originale curiosité que son auteur, a depuis rendu moins sensible.
Nous voudrions plus dans ce domaine de l’expression décorative, mais soyons modeste, nos moyens le sont.
L’espace que tu occupes, artiste, dans l’infini de l’étendue reste juste la proportion du champ que peuple ton imagination et tes stériles désirs.
Le monde commencé dans la splendeur a vite périclité vers d’insondables déchéances, dont les signes nous sont parvenus, mais ne nous y arrêtons pas trop.
Après avoir construit le Ciel , le symbolisme démontrera lè sens caché de l’histoire. Le monde pensée de Dieu, est un symbole, un signe matériel de cette pensée. Ainsi tous les êtres, toutes les choses, tous les objets expriment une idée spirituelle.
L’idée de dépendance, de soumission était en puissance dans l’arbre planté par Dieu dans le paradis de nos premiers parents, son fruit contenait la science permettant de distinguer le bien et le mal, le mal encore ignoré par les hôtes de ce dangereux jardin. Ce fruit contenait aussi la mort et tout le malheur des hommes qui furent jugés là; en leur premier père.
Entre ce premier jugement, tempéré d’un rayon d’espoir miséricordieux prononcé à l’ombre de l’arbre aux fruits défendus, témoins du péché du premier homme et le Jugement Dernier des cathédrales du Moyen-âge, jugement, aussi quelquefois prononcé à l’ombre d’arbres symboliques, le bon et le mauvais arbre de l’Évangile, tous deux expressifs témoins de la miséricorde et de la justice divines, est contenue toute l’histoire sacrée. Le Symbolisme et l'art conjugués, ont montré toutes les phases de cette histoire comme un enseignement d’un plus grand nombre possible de vérités accessibles, par le moyen de l'image, à la masse des hommes. Tout le savoir humain est là. La pensée de ces temps, est rendue visible, il n’y manque rien d’essentiel. C’est un effort suivi pour embrasser l’Univers. Vérités et doctrines sont mises devant nous avec un fort relief. L’éminente venue d'un Sauveur s'y reflète. Une louange à l la Vierge-Mère s’y inscrit et s’y repère sans défaillance, avec une foi robuste et une certitude éloquente, nulle part le doute.
Jésus-Christ, émanant une impression de souveraineté, est le Maître de l'enseignement. Il s’y montre comme la clef du témoignage de la vie, et répond à toutes les questions. Le commencement et la fin du monde, sa durée, sont expliqués. Les âges de la vie, les hommes que nous devons connaître,sont sous nos yeux, ceux qui participent à la nature du Sauveur. Seuls ceux-ci comptent dans l’existence, les autres sont de purs fantômes. La foi de ces temps aperçoit ainsi le monde et son histoire, elle l'illumine en l’expliquant et en la transfigurant.
Dans ce cycle complet on voit aussi que la vie d’un chacun est une lutte constante contre soi-même, et qu’une récompense couronnera l’effort du Bon Combattant. Sans doute cette pâle symbolique, venue au Jardin du Ciel est apportée à ses derniers moments, à la Vierge-Marie, la Bonne combattante par son excellence.
Dans ce monde transfiguré, où la lumière est plus éclatante que celle de la réalité et les ombres plus mystérieuses, transparait une révélation totale, où rien n’inquiète où tout est sérénité. Ce tableau immense ne fut pas l’oeuvre des seuls artistes et n’a pas été créé en un seul moment, ses éléments viennent de loin et sont passés par bien des vicissitudes avant que leur somme en fut possible. Le clergé, qui détenait en ces temps, toute la science, en régla aussi l’économie. Il dirigea les artistes, souvent de simple artisans de bon vouloir habiles au travail, dans l’exécution de cet harmonieux et puissant ensemble si savamment ordonné dans son symbolisme hiératique, qui s’adresse spécialement â l’esprit, et celui inspiré directement de la nature, qui atteint notre coeur, en exaltant notre sensibilité.
On peut penser que pour nous, un symbolisme aussi éloquent ayant en puissance d’inépuisables possibilités, repris et modernisé dans sa présentation, restant appuyé sur la nature et la raison, serait de mise partout, dans nos églises. Il resterait â réapprendre le sens des signes autrefois inventés, a en créer de nouveaux peut-être, en y ajoutant de nous-mêmes. Ouvrant ainsi toute grande la porte â un Art personnel bien propre à donner la parole aux murs et la conscience aux pierres.
L’Art du passé a été moderne à toutes les périodes de son développement, s’il-fut le miroir fidèle de son milieu.
Après ces dernières remarques, après tant de paroles lancées, peut-être en déformant à l’aveugle, la valeur d’une invitation venue du coeur, à revivre dans la contemplation esthétique, les émotions éprouvées en cheminant les sentiers parcourus par l’art dans sa quête du parfait ; du vrai dans sa splendeur.
Celui qui vous parle veut encore ajouter, que par les voies de l’Art toujours ouvertes, on arrive sûrement à une mystique harmonisée au bien comme au beau. Et s’avance vers nous, la Vente, la suprême Vérité, celle, où le Père se résume en son Fils. le Verbe, créateur de l’intégrale Beauté.
par Ozias Leduc, 1939, Saint-Hilaire, P.Q."